Diminuer le relargage de métaux lourds

Les connaissances actuelles en matière de toxicologie amènent la Communauté européenne à revoir la réglementation concernant les surfaces en contact avec des aliments. Ainsi les normes concernant la céramique à usage alimentaire vont devenir plus strictes et les "très petites entreprises" espèrent être entendues quant à l'adaptation des procédures de contrôle à leur réalité économique et financière. Cela étant, il est quasi certain que les valeurs maximales autorisées concernant le plomb et le cadmium vont être abaissées et six autres éléments vont probablement être ajoutés : arsenic, cobalt, chrome, nickel, aluminium et baryum. Cet article a pour objet d'expliquer des éléments essentiels quant aux tests réalisés en laboratoire et de proposer une procédure de routine - pas chère et facile à mettre en oeuvre - afin de diminuer le relargage de métaux lourds.

 

Voici un petit éclairage concernant les tests réalisés en laboratoire. Il faut savoir qu'ils comportent 3 extractions successives, et la première extraction va toujours relarguer plus que la seconde, qui relarguera plus que la troisième, etc. Alors question de bon sens : puisque ce sont les premières extractions qui relarguent le plus,  pourquoi ne pas effectuer ce « relargage » avant que les pièces quittent l’atelier, à la sortie du four par exemple ? Si vous réalisez 3 trempages successifs (voire plus) dans un bain d’acide citrique, vous aurez déjà extrait une bonne partie d’ions métalliques, qui ne migreront donc pas dans la nourriture – ni dans l’acide acétique utilisé en laboratoire. Cela pourrait devenir une procédure de routine dans l’atelier, avant commercialisation – particulièrement dans le cas des pièces de faïence et des pièces fortement décorées (les analyses montrent que ce sont celles qui relarguent le plus), mais rien n’empêche d’utiliser cette technique pour toute votre production.  

 

La méthode : faire une solution avec 3,5 grammes d’acide citrique en poudre par litre d’eau (ceci afin d'obtenir un pH de 2,5) et laisser vos pièces tremper pendant 24 heures. Faire un nouvelle solution pour chaque trempage. Notez que par rapport au vinaigre, l’acide citrique est un acide encore plus fort, qui présente l’avantage d'être peu cher, de ne pas sentir mauvais et surtout qui a la capacité de séquestrer les ions métalliques (c'est pour cela qu'il faut le changer à chaque nouveau bain). 

 

Cette méthode a l'avantage d'être très simple mais ATTENTION JE NE PEUX PAS GARANTIR qu'après trempages successifs votre émail sera totalement inerte, ni qu’il répondra aux critères stricts qui seront mis en place. Je considère qu’il faut rester très prudent, mais cette procédure extraira déjà une partie de ce qui va/doit relarguer au contact de l’acide ou de la nourriture.

 

SUITE A PLUSIEURS QUESTIONS RECUES PAR MAIL :

 

1. Faut-il utiliser pinces/gants ? Des gants suffisent : un pH de 2,5 est irritant en cas de contact prolongé - mais pas de danger de brûlure par exemple) + éviter le contact avec les yeux. 

 

2. Que faire des bains d'acide citrique, quid des métaux lourds présents dedans ? 

D'abord être bien conscient que ce qui sera capté dans l'acide citrique ne sera pas ingéré par les utilisateurs !! on peut donc espérer que vous êtes responsables en créant vos émaux et que vous utilisez les quantités les plus minimes possibles + que vous créez des émaux stables et correctement matures. 

Dans ces conditions les concentrations de métaux lourds qui seront  captés dans le bain d'acide citrique devraient être extrêmement faibles, et à l'échelle d'un petit studio et d'une petite production, ce n'est pas un problème de l'envoyer à l'égout. Attention ce n'est pas pareil pour une industrie, qui devra considérer cela comme un déchet industriel. 

Et puis soyons cohérents : si vous acceptez que l'utilisateur ingère ce qui pourrait relarguer, ça ne devrait pas vous poser un problème moral de l'envoyer à l'égout... 

En alternative, je vais tester sur proposition de mon mari chimiste la solution de récupérer ce bain d'acide pour créer d'autres émaux : en raison du pH le point isoélectrique va changer, donc la suspension pourrait changer, je suppose que ça aura peut-être un effet défloculant, mais c'est à tester. 

 

3. Ou trouve-t-on l'acide citrique ? 

Dans certaines grandes surfaces (ça aide p.ex. à la conservation de certaines confitures), peut-être dans des magasins diététiques, mais le plus facile c'est sur internet (j'en ai trouvé à 1 €/kilo, et c'est de l'acide citrique de qualité alimentaire). 

 

4. Une question quant à l'impact du bain d'acide citrique sur la faïence : "Tremper l'article dans la solution laisse apparaître du tressaillage, ce qui peut rendre l'article invendable".

Ma réponse : le but de ce trempage dans un bain d'acide citrique est de diminuer le risque de relargage de métaux lourds, donc de protéger vos clients - il n'est évidemment pas de faire tressailler les pièces avant la vente - mais on peut s'interroger sur la fragilité de cette surface. 

Le deuxième objectif de ce trempage (que je n'ai pas écrit dans mon texte mais c'était sous-entendu) est d'augmenter les chances d'envoyer à l'analyse des pièces qui obtiendront un rapport d'analyse de labo favorable, et donc une autorisation de commercialiser.

Je rappelle qu'une analyse de labo est actuellement obligatoire quand on commercialise des pièces à usage alimentaire à moins de pouvoir prouver qu'il n'y a ni plomb ni cadmium (voir règlement 1985/2004), et probablement à l'échéance 2024, il faudra aussi prouver l'absence des six autres substances citées dans l'article - donc mieux vaut le savoir pour s'y préparer. 

Je suppose que si vous commercialisez vous avez fait réaliser ces analyses de labo ? Dans ce cas vous savez s'il y a relargage ou pas de métaux lourds. S'il y a relargage au-dessus des normes, vous ne pouvez pas commercialiser, et s'il n'y en a pas il est inutile d'effectuer ce "trempage qui réduit le relargage". 

L'étude réalisée pour la commission européenne montre qu'il y a beaucoup plus de problèmes de relargage sur faïence que sur grès, et c'est bien tout le problème de la faïence en contact avec quoi que ce soit d'acide - or une grande partie de notre nourriture a un pH acide. Par exemple le citron est encore plus agressif que le vinaigre - mais une sauce à la tomate est aussi très acide : c'est d'ailleurs une sauce tomate (avec un pH de 3,5) qui a été utilisée pour les tests sur lesquels se base la Commission européenne. Des tests réalisés avec de la rhubarbe (présence d'acide oxalique) ont aussi montré des résultats désastreux. Alors que dire de la choucroute et de la conservation de tous les aliments lacto-fermentés (acide lactique), du citron confit (avec la contrainte supplémentaire de la salinité, le sel favorisant l'extraction de métaux lourds)... Un bain d'acide citrique avec un pH de 2,5 n'est pas du tout exagéré par rapport à une utilisation normale dans une cuisine. 

 

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Qui suis-je ? Joëlle Swanet, Professeure de Technologie céramique.

"Expliquer des phénomènes complexes dans un langage accessible à tous est un métier que j'adore". 

 

 

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