La céramique : écolo ?

La plupart d’entre nous sommes attirés par le travail de l’argile avec une vision « nature-écolo-sympa ». Et puis quand nous ouvrons les yeux sur l’impact environnemental de la fabrication d’objets en céramique, force est de constater que nous manipulons des produits toxiques, que les fumées émises lors des cuissons sont dangereuses, et que nos rejets d’ateliers, s’ils ne sont pas correctement traités, ne sont pas neutres pour l’environnement – sans compter que la production de matériaux céramiques de façon générale (briques, carrelages, produits sanitaires…) est une très grosse consommatrice d’énergie puisque la cuisson nécessite une température élevée.

 

 

Dans un article précédent j’ai expliqué comment choisir des matières premières les plus neutres possible. Mais une façon - très simple - de réduire notre impact environnemental consiste à réduire le nombre d’objets que nous cuisons : je pense ici particulièrement aux pièces des apprentis céramistes et apprentis tourneurs. En effet, après le passage dans nos fours céramiques, ces pièces ne sont pas  biodégradables – c’est du reste la définition de la céramique : transformation d’argile ou de pâte céramique en une matière pérenne.

Stoke-on-Trent vers 1900
Les cuissons électriques dégagent moins de fumées visibles dues au carbone - mais les vapeurs de cuisson sont toxiques et nos cheminées beaucoup moins hautes

 

N’importe quel apprentissage demande de la répétition, de l’exercice. Il en va ainsi tout particulièrement de l’apprentissage du travail au tour. Il faut de très nombreuses pièces pour apprendre à tourner correctement, et il faut aussi en tournasser beaucoup pour que le résultat soit convaincant.
Alors bien sûr nous sommes très fiers de nos premiers pots, tout comme nous étions très fiers, enfants, de nos premières lignes de « I » et de « A ». Remarquons déjà que nous n’avons pas gardé toutes ces lignes d’exercices d’écriture, puisqu’il s’agissait uniquement d’exercices et de nous entraîner (certains d’entre nous ont même encore utilisé une ardoise, on effaçait et on recommençait). Alors je me demande souvent pourquoi garder « tout » ce que nous faisons comme exercices au tour. Car apprendre, c’est se challenger, vouloir se dépasser, s’améliorer. En outre on dit souvent « qu’il faut 10 ans pour faire un bon tourneur », alors vous imaginez la montagne de pièces produites ? Et combien finiront à la poubelle – donc dans une décharge ?

 

Je donne souvent cours dans des ateliers qui m’accueillent pour des formations en technologie céramique ou en slow throwing. Dans le cadre de ces formations slow throwing - destinées à des tourneurs non débutants, on ne garde que quelques pièces : celles qui donneront des idées de nouvelles créations, et tout le reste est recyclé. Pourquoi ne pas faire pareil avec les pièces de débutants ?

 

Les raisons principales :

1.      Toute cuisson consomme de l’énergie.

La plupart des ateliers où se donnent des cours sont équipés de fours électriques, pour la facilité de la programmation. Mais avez-vous déjà réfléchi que l’électricité provient en majeure partie du nucléaire ? Est-il justifié de « tout cuire » quand on est en phase d’apprentissage ? (et si ce n’est pas de l’électricité, c’est souvent du gaz, qui est une énergie non renouvelable).

2.     L’avantage connexe est la diminution de la facture d’électricité (ou de gaz).

3.     Toute cuisson rejette des gaz toxiques dans l’atmosphère, c’est inévitable. Moins on cuit, moins on pollue.

4.     Une fois cuites, une infime partie des pièces seulement seront recyclées sous forme de chamotte.

5.     L’argile ou la pâte céramique non cuite peut être recyclée et réutilisée.

6.     Je trouve incohérent de faire la sélection après la cuisson dégourdi : « ah non, celle-là je ne vais pas l’émailler » est inacceptable dans mon atelier car le choix doit se faire avant.

 

A l’issue de mon premier stage de tournage – en 1992 - mon professeur m’avait dit à l’époque : « tu choisis une forme et tu la répètes jusqu’à ce que ta table de travail soit remplie. Ensuite tu sélectionnes les 20 meilleurs pour les tournasser et tu recycles tout le reste. Après tournassage, tu choisis les 6 ou 10 meilleurs et tu les cuis, et les autres tu les recycles aussi ». Je me souviens fort bien avoir regardé la taille de ma table au retour du stage : elle mesurait 60 cm sur 3m80 ! Je me suis d’abord dit que je n’y arriverais pas, et puis je me suis mise au travail et je suis très reconnaissante d’avoir reçu ce message dès le début : répète, entraîne-toi, persévère, travaille, sélectionne, recycle… et ne te décourage pas. Le résultat :

 

1.      j’ai pu m’améliorer seule en tournage (les ateliers étaient très peu nombreux à l’époque,  j’étais allée à 120 km de chez moi pour m’initier au tournage)

2.     ça me donnait un objectif, un challenge clair et précis

3.     dès le début j’ai appris à sélectionner le meilleur et donc à REGARDER mes pièces

4.     je n’ai cuit que des pièces dont la forme et le poids étaient acceptables

5.     j’ai appris à recycler !

6.     et surtout j’ai appris à développer des qualités telles que la patience, la persévérance, l’humilité… avec un regard critique dans le bon sens du terme.

 

Car apprendre à regarder, apprécier une courbe ou une ligne tendue, estimer le « juste poids » que doit faire une pièce fonctionnelle est un vrai plaisir des sens. L’apprentissage s’accompagne d’une éducation de l’œil en même temps que celle de la main.

 

Alors en pratique dans mon atelier, les personnes qui viennent faire une toute première initiation au tournage peuvent sélectionner davantage de pièces, « car il n’y a qu’une fois une première fois – et on s’en souvient toujours 😉 ». Mais à toutes celles qui s’engagent dans un vrai cycle d’apprentissage, je propose d’être vraiment sélectif et donc apprendre à choisir ce qui vaut la peine de passer par la cuisson pour ensuite poursuivre jusqu’au bout l’émaillage.

J’ai aussi appris à refuser de cuire des pièces qui sont trop lourdes ou trop mal finies. Et j’écris bien que j’ai dû APPRENDRE à REFUSER car c’est parfois dur de dire « non » - mais je trouve que ça fait aussi partie de mon travail d’enseignante, de mettre la barre un peu plus haut – et surtout à la mesure de chacun - et d’expliquer pourquoi on ne va pas cuire.

 

Bon apprentissage… et bon recyclage !

Ne pas cuire la totalité de nos "essais d'apprentis" économise pas mal d'énergie !
Recycler les pièces quand on débute = une question de bon sens