Atelier céramique : matières premières (2)

Nos matières premières "ne sont pas innocentes comme de la farine et du sucre". 

Je suis souvent surprise par des commentaires de mes stagiaires me disant "si c'est en vente libre, c'est qu'il n'y a pas de danger". Mais cette affirmation est fausse : c'est à nous de connaître ce que nous achetons et manipulons - le fournisseur quant à lui vend ce qu'on lui demande - c'est un commerçant et non pas un professeur de technologie.

Aujourd'hui le panel de matières premières que nous pouvons nous procurer dans nos pays occidentaux est très large. La quasi totalité de ces poudres sont dangereuses par inhalation à cause de la granulométrie très fine qui est nécessaire pour qu'elles fondent correctement. J'ai parlé de la silice dans l'article précédent, mais certaines de ces matières premières sont franchement toxiques, que ce soit par inhalation, au toucher ou par ingestion - voire mortelles si on dépasse certains seuils. J'ai eu la chance d'être avertie dès mes débuts en céramique grâce à mon mari ingénieur chimiste, qui travaillait dans l'industrie, et était quant à lui TRES surpris qu'on puisse acheter librement du baryum, du plomb, du chrome, du vanadium ou du cobalt et que nous manipulions ces produits sans gants ni masque (y compris les femmes enceintes). En effet dans l'industrie, ces matières premières doivent être conservées sous clé et ne sont accessibles qu'à un personnel formé ET portant les protections adéquates; ce personnel est soumis à des check-up de santé réguliers. Et dans nos ateliers privés ou dans les écoles d'art la situation est bien différente : je connais la situation de la Belgique, où les professeurs sont soumis à un examen médical régulier, mais les élèves ne sont souvent ni informés des risques, ni suivis par un médecin du travail. C'est aussi malheureusement un héritage du passé : quand on ne connaissait pas la toxicité, on s'empoisonnait sans le savoir. Certains ont malgré tout réussi à vivre vieux, car les seuils de tolérance individuels peuvent être très variables, mais pour d'autres, l'accumulation de toxiques s'est avérée fatale, souvent après plusieurs années d'exposition : c'est le danger, car cette accumulation est insidieuse. Les mesures de toxicité sont en outre effectuées sur des animaux puis rapportées au poids d'un homme de 70 kilos. En plus les femmes sont souvent plus sensibles que les hommes, pour des raisons un peu longues à expliquer dans ce blog. En résumé :  dommage de faire attention à ce qu'on mange - voire manger bio - et simultanément ne pas se protéger dans un atelier céramique. 

 

Ma suggestion lorsqu'on débute la céramique et qu'on veut apprendre à composer ses glaçures/émaux/couvertes soi-même à haute température (donc au-dessus de 1200°C), c'est de se limiter à ce qui ne présente pas de toxicité hormis le risque à l'inhalation : je suggère de commencer avec les 10 ingrédients de base suivants : feldspath potassique, feldspath sodique, néphéline syénite, talc, craie, dolomie, oxyde de zinc, kaolin et silice et une fritte boro-calcique.  

A ces 10 ingrédients vous ajouterez 3 opacifiants : le titane, l'étain et le zircon (je l'achète sous forme de silicate de zirconium). 

Pour les colorants, il faut savoir que seuls le fer et le rutile (qui est une combinaison de fer et de titane) sont sans danger - tous les autres sont à manipuler en connaissance de cause.

(La plaque d'essais photographiée a été réalisée avec uniquement les 5 ingrédients suivants : néphéline syénite, talc, craie, kaolin et silice). 

 

Lorsque vous aurez bien compris comment ces matières premières interagissent entre elles, vous élargirez petit à petit votre stock de matières premières à d'autres, en vous renseignant sur leur composition (fiche technique) et leur dangerosité éventuelle (fiche de sécurité). Je ne dis pas qu'il faut d'office éliminer les matières premières plus sensibles : on peut souvent grâce à elles élargir formidablement notre palette - mais apprendre à les utiliser en connaissance de cause. Des sites tels que @smartconseil sont une bonne référence et il y en a quantité d'autres (souvent en anglais). 

 

J'ai décidé de rédiger ce blog car les petits ateliers de céramique se sont multipliés ces dernières années et le confinement a accéléré cette tendance. Il faut cependant un minimum de formation pour pouvoir créer des revêtements céramiques (1) qui soient inertes, donc ne relâchent pas des composés dangereux au contact de la nourriture (2) sans petit à petit s'empoisonner soi-même (3) sans impacter l'environnement (j'ai observé que dans certains ateliers on rince les seaux/tamis/restes d'émaux/matériel d'émaillage à l'évier, sans bac de décantation). 

 

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Je suis professeur de technologie de la céramique depuis 2008 à la Cambre (Bruxelles) : j'enseigne à des futurs "Masters en céramique" (= formation à plein temps en 5 ans) - et mon expérience est basée sur près de 30 ans de pratique professionnelle.